Ceci est mon testament

Un ouvrage de journaliste est toujours une œuvre de circonstance. Choisissant quelques extraits de mes articles de 2016 pour illustrer les deux aspects de ce que j’écris, le journaliste et l’auteur, deux faces différentes du même individu semblable, je me suis immédiatement rendu compte que cette année-là résumait parfaitement ma réflexion journalistique. Pour moi, désormais, même si je ne m’interdis pas de continuer, c’est « L’Heure du bouclage », pour reprendre le titre de mon recueil.

Je ne prétends pas avoir à dire des choses définitives. Je suis journaliste un peu par hasard (j’aimais écrire) et d’autres vocations me semblaient praticables (l’enseignement ou la cuisine, par exemple). De là vient peut-être un léger décalage entre le monde de la presse et ma petite personne. J’ai toujours eu un regard un peu distancié et bien de la peine à me prendre au sérieux face à la tragi-comédie ambiante. Rétif à l’idée qu’un journaliste savait tout sur tout et que son opinion était donc mieux éclairée que celle d’un autre, j’écris cependant désormais de façon très engagée. Ai-je été brimé ? Non. D’où vient alors ce paradoxe ? C’est qu’il ne faut pas confondre les fonctions et que journaliste dans un groupe de presse important n’est pas la même chose qu’être blogueur. Or les deux aspects sont intéressants. Désormais, le journalisme s’ubérise et si c’est un ex-chauffeur de taxi qui conduit la voiture, c’est tant mieux. Car il est à la fois resté le même et est devenu bien différent, le journalisme, en cinquante ans. La prise de position systématique m’irrite en ce qu’elle présuppose une supériorité, mais pas l’exposition modeste de ce qu’en philosophie, on appellerait ma Weltanschauung (cela fait toujours chic, un mot comme ça). De ma représentation du monde a découlé la conception du métier que j’ai exercé (et aimé) : la nécessité du recul, de la loyauté, de l’empathie et le refus de la certitude, du dogmatisme et de la bêtise. C’est un luxe devenu bien coûteux aujourd’hui. La fin de ma carrière a été marquée par le règne de la vitesse et de l’immédiateté (je fus en Belgique le pionnier du journalisme en ligne, là aussi par hasard, d’ailleurs). La mauvaise santé financière des grands groupes de presse a accentué le phénomène. Or la fonction du journaliste, c’est aussi de témoigner, d’être lent, de dénicher le détail révélateur, d’ouvrir la réflexion plutôt que de la fermer d’un édito bien asséné.

Alors voici quelques pages de 2016 qui vous montrent ceci par l’exemple plutôt que par la théorie. L’année précédente avait déjà fait fort. Mais c’est en 2016 que l’un de mes jeunes fils (presque vingt ans) m’a posé la grave question suivante : « Comment as-tu pu faire ce métier-là ? ». C’était au lendemain des attentats de Bruxelles. Un journaliste de la télévision publique belge tendait son micro à un employé de l’aéroport qui arrivait en voiture à proximité du bâtiment dévasté : « Et ça vous fait quoi, d’aller travailler là aujourd’hui ? ». Des larmes de colère et d’indignation sourdirent à ses yeux. Non, fils, je n’ai pas fait ce métier-là. Si tu veux savoir le métier que j’ai fait, comment et pourquoi je le fais encore, lis.

Ces textes proviennent de trois sources différentes mais viennent tous de ma plume : des sites « Entre les lignes », « jeanrebuffat.com » et d’un article publié dans la livraison de janvier-février 2017 de « La Revue générale » auquel je vous renvoie pour sa lecture complète (il a été réduit des trois quarts). Car ces textes, comme on dit dans le jargon, je les ai toilettés. Ce n’est pas tricher. Souvent rédigés dans l’urgence, c’est la règle du genre, ils méritaient sinon cent fois du moins d’être quelque peu remis sur le métier. Ils sont placés par ordre chronologique, à l’exception du premier, celui paru dans « La Revue générale », et qui lui-même est la mise à l’écrit d’une conférence donnée il y a quelques mois. Je n’ai pas mis d’autres repères et je n’ai pas abusé des notes a posteriori pour me donner l’air d’un prophète que je ne suis pas: on n’en recense qu’une (cela fait toujours haut de gamme, une note de bas de page).

Le plaisir de la lecture, c’est aussi qu’elle soit gaie. Pour faire sérieux, faut-il faire emmerdant ?

Bonne lecture.

Crédit photo Jean-Frédéric Hanssens

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